Article magnifiquement écrit par Rachel Tallieu-Vitores sur la page Facebook Festival national de Théâtre amateur de Narbonne.

Festival national de théâtre amateur de Narbonne, 7e jour

État sauvage (et autres histoires) par l’auteur du jour : Stéphane Jaubertie

Sur la scène de la cour de la Madeleine, ce 1er juillet, le jour s’efface. Deux individus s’inscrivent dans un tableau où figurent quelques arbres, des bouleaux peut-être, essence répandue en Russie, symbole de la protection et du renouveau. Le Revizor, oeuvre de Gogol joué quelques jours avant, aurait-il à ce point laissé ses marques dans l’enceinte du palais des Archevêques ? Ils se suivent, de près, bien trop près. « Arrêtez donc de me suivre ! », s’indigne un homme courbé, costume noir, yeux plissés derrière ses lunettes, agrippé à sa sacoche. Ainsi commence État sauvage.

Le mal dans toute sa splendeur

La pièce nous livre un huis clos au coeur d’un parc, d’ici ou d’ailleurs. Le noir et blanc imposé au travers de trois grandes toiles photo de « bouleaux », et les costumes, dépeint un univers hors du temps. Avec sa silhouette majestueuse et son port altier, le personnage du traqueur dégage un air diabolique. Un côté un peu suranné (quelques ressemblances avec Pierre Fresnay, non loin de La main du diable du cinéaste Maurice Tourneur, 1943) apporte à ce dit « thriller social » une dimension universelle, comme un conte traverse les générations. Le timbre électrique de la guitare en fond sonore et ses distorsions ramènent l’histoire à une contemporanéité en rien soulagée de la cruauté de l’homme. Le mal dans toute sa splendeur est convoqué dans cette pièce de Stéphane Jaubertie. Le sujet est insoutenable, même si la violence physique est illustrée en pointillés, d’une certaine façon avec beaucoup de pudeur, avec un seul flash de lumière bleu, puis un rouge pour couvrir les coups. Tout le long, une lumière blanche, forte, confère à l’ensemble un écrin presque blanc immaculé saisissant au mieux la panique de l’homme traqué, pris au piège tel un animal. « Fuis ! », a-t-on envie de lui crier ! Mais comme dans un cauchemar, la victime se soumet à son bourreau.

Sur le mont Golgotha

Plus de 40 représentations permettent à ce duo de comédiens de trouver une grande fluidité dans leur déplacement et leur réplique. Ils font preuve d’une belle assurance et les deux metteuses en scène (les compagnes respectives des deux acteurs) ont réalisé du sur-mesure. Les jeux de lumière sont maîtrisés à merveille et la scénographie limitée à quelques cubes manipulés par les comédiens suffit à bâtir ce mont Golgotha. Poussés, rassemblés, posés l’un sur l’autre, ils forment un chemin de croix. La scène finale pourrait figurer aux côtés des « vitraux » contemporains de Pierre et Gilles : un dessin au trait sur fond rouge s’inscrit sur notre rétine comme une persistance visuelle. L’auteur, Stéphane Jaubertie, invité pour cette 7e journée du Festival national de théâtre amateur de Narbonne, présent également lors des mises en voix de quelques-uns de ses textes à l’Annexe de la MJC de Narbonne plus tôt dans l’après-midi, s’investit avec cette pièce dérangeante dans une réflexion sur la naissance du mal pur. Comment en arrive-t-on là ? Et, nous, de lui demander, pourquoi cet homme ne fuit pas, pourquoi se soumet-il, pourquoi un être humain est-il capable de tant de cruauté ? Stéphane Jaubertie, comédien et auteur, plutôt « classé » dans le théâtre jeune public (Yaël Tautavel ou l’enfance de l’art, Jojo au bord du monde, Lucienne Eden ou l’île perdue…) formule indirectement avec État sauvage toutes ces interrogations. S’il pointe l’animal qui sommeille chez certains êtres humains, les questions et l’effroi demeurent.